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Récits de Georges Soleilhet

Pour nous aider à mieux comprendre l’autisme et le fonctionnement des autistes, Georges Soleilhet nous livre ici des récits et des analyses.

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Georges Soleilhet publie régulièrement dans la Newsletter des récits que vous pouvez découvrir ici :

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 Alain

Alain travaille maintenant à l’Auberge du Grand Réal, après avoir été quelques trois ou quatre ans au travail de la vigne et de la chèvrerie et sa fromagerie.

Les progrès de son affirmation personnelle (renoncer à l’illusion de se vouloir tout pour n’être qu’un) nous ont incités à lui proposer un travail qui l’expose plus directement aux autres, aux clients et du coup à la reconnaissance par eux de sa personne et de sa valeur (notre travail à nous n’étant que de passeurs) - situation sans doute plus angoissante mais plus structurante humainement.

Mais la question de ses automutilations (un arrachage des cheveux très impressionnant lors de crises d’angoisse survenant tous les trois mois environ depuis toujours) devient aussi plus aiguë et problématique du fait du spectacle qu’il donne aux clients d’une telle défiguration. Le temps de la repousse pour compléter la restauration du coiffeur ne lui permettent pas de se montrer dans un travail public avant trois ou quatre semaines : cela blesse visiblement son amour-propre naissant...

Je me trouve témoin un jour d’une de ces crises qui se passent en fait souvent (sinon toujours ?) devant nous : II se débat en hurlant pour arriver à s’arracher les cheveux par touffes malgré tous nos efforts et il finit par réussir - à son grand soulagement - comme s’il s’agissait d’une chose réellement vitale...

Je n’ai pas participé à ce vain contrôle physique ; j’essaie de penser ce qui se passe et je me pose la question : Où s’arrache-t-il les cheveux ? Je me trouve démuni et c’est intolérable puisque je suis un professionnel. Je me retourne vers le savoir que les livres m’ont appris... Automutilation dans l’autisme : défense contre l’angoisse !

Non seulement je suis tout aussi démuni, mais de plus le livre est posé entre lui et moi alors que ce faire est à voir comme un mime et que je ne vais plus voir !

Je dois me demander ce que cela veut dire alors qu’il ne nous dit rien mais qu’il veut à tout prix faire cette opération et nous la donner à voir : si j’entends ce ne sera que ma propre parole ! Je dois donc me référer au langage de ce faire ;

Quelques mois plus tard, il se trouve que je suis à nouveau témoin d’une nouvelle crise qui se répète à l’identique.

Je me propose d’ouvrir davantage les yeux et reprends courage :

— Où ?
— Sur la tête !
— Mais où sur la tête ?

Je vois alors qu’il s’arrache les cheveux sur le dessus du front en croissant de lune ainsi que sur la nuque !

Que faire de cela ? Aller du côté de l’autre !

L’autre ! Son père ne l’a pas reconnu et n’a jamais voulu nous rencontrer, sa mère est décédée alors qu’il était encore un petit enfant, son oncle maternel et son épouse l’ont adopté par la suite (adoption plénière).

Mais quelques temps plus tard le père naturel propose de nous voir car il va descendre de Paris pour passer des vacances dans sa maison du Midi. Après un entretien avec le médecin psychiatre il doit rejoindre son fils à l’auberge pour manger avec lui ; je me propose de l’accueillir et de lui présenter le cadre où travaille son fils.

Et, une fois l’échange bien engagé, je lui parle de ses arrachages de cheveux en lui demandant son aide pour comprendre et mieux l’aider :

Cela me rappelle sa pauvre maman au moment de sa mort qui n’allait plus tarder ; nous lui avons emmené son petit pour qu’il la voie une dernière fois, mais tout ce qu’a trouvé ce monstre c’est d’essayer de lui tirer sa perruque. On se demande comment il s’en était rendu compte ! Et il tirait sur cette perruque en riant comme un fou une fois par devant, une fois par derrière et encore et encore... On a dû l’enlever de sa mère, il était comme désespéré en montrant ses mains vides... et elle, cette femme si belle, jusqu’au bout ne voulait pas perdre la face, alors que la chimiothérapie l’avait rendue chauve : cette nouvelle perruque était faite de vrais cheveux de religieuses d’un couvent espagnol !

 Bruno

[Les notes de la mère de Bruno sont en fin de texte]

Bruno depuis la grande enfance s’acharne sur les herbes, les plantes qu’il arrache (à s’en faire saigner les mains...).

À l’âge adulte, au Grand Réal, il s’en prend aux arbres, après avoir caché au loin des outils tranchants qu’il trouve ou prend à la ferme. Quand il a décidé de partir couper, il s’en va aussitôt qu’il a repéré que l’éducateur ne l’a plus en tête, ce qui est l’affaire de quelques secondes. (Aujourd’hui, je suis persuadé qu’en fait il se branchait sur nos pensées pour s’en rendre absent).

II peut partir plusieurs jours et revenir en nous défiant avec beaucoup d’arrogance - en fait pour masquer une peur terrible de notre colère, mais aussi et surtout pour manifester la jubilation d’une puissance sans limite.

Des résidants découvrent horrifiés en fin de semaine que tous les arbres amoureusement élevés sont coupés ; au début, il épargnait les propriétés sans clôture, puis, peu à peu, on peut dire que rien ne fut épargné : ses territoires de coupe s’élargirent aux zones boisées limitrophes.

On le vit même un jour débouler à notre grand soulagement à 15 h 10 mercredi, heure précise de sa réunion hebdomadaire, après deux jours de coupe dans les Alpes-de-haute-Provence (d’après les témoignages et les plaintes reçues après-coup qui nous permettent de reconstituer les trajets).

Quelle nécessité vitale, cette réunion, pour quelqu’un qui n’a pas la parole... et ne connaît pas l’heure ! Une autre fois, on nous avertit qu’il a été intercepté sur l’autoroute de Sisteron et conduit au Centre Hospitalier Spécialisé d’Aix, et qu’il ne peut être que du Grand Réal puisqu’il est en vêtement de travail ! (En effet, comme tous ses camarades, il n’est pas occupé mais travailleur salarié ; lui, à l’élevage de chèvres et sa fromagerie).

Des centaines d’expéditions, parfois quotidiennes, des menaces de fermeture de l’Institution, et l’impossibilité de penser et de comprendre ; en désespoir de cause : Qu’est-ce que ça veut dire ? Mais il n’y a aucun dire, sinon le nôtre !

Un recours une fois pour éviter un internement : un séjour en Ardèche de quelques semaines dans un lieu d’accueil, mais sans intrusion de nous ni de la famille : la forêt tout autour de la maison et pas une seule coupe !

Quelques jours après avoir affronté nos voisins dont les jardins ont été encore une fois massacrés, alors qu’ils s’étaient rassemblés pour manifester leur révolte et nous reprocher les négligences de notre surveillance, je pars en congés en Vendée, blessé, démuni, désespéré.

Le téléphone : dans une cabine sur la route, à 300 m, et non plus à mon oreille.

L’autisme vise à dissoudre la moindre distance, mais ici, la distance géographique vécue nous rend la capacité de retrouver les questions telles qu’elles se posent ; non pas en effet : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » ou « Pourquoi coupe-t-il les arbres ? » mais « Pour qui coupe-t-il les arbres ? », car nous avons appris que la réponse à ces énigmes est du côté d’autrui. Mais quand la réalité est aveuglante... nous sommes aveuglés !

La mère de Bruno, par ailleurs présidente de l’association gestionnaire du Grand Réal, a « réalisé un rêve » en créant une entreprise de coupe de bois pour le chauffage dans la ferme même du Réal, dans l’ambition de réussir une mise au travail de personnes « autistes », embauchées avec un contrat de travail normal, un vrai ! pas comme au Réal qui est un Centre d’Aide par le Travail qui salarie ses travailleurs par sa production pour une part et d’autre part avec un complément de rémunération payé par l’Etat (qui paie aussi par ailleurs les salaires du personnel d’encadrement).

Sciage des troncs venus de Lozère, conditionnement en palette et livraison en camionnette chez les clients du pays, telles sont les tâches de cette EURL, avec également hors saison une activité de ramonage.

Or, le Réal est un projet qui offre un « chez soi » à ces personnes qui vivaient chez un autre : pourquoi donc Bruno couperait-il des arbres pour cet autre s’il en est séparé et différencié ?

Naturellement Bruno ne travaille pas dans ces activités mais à l’élevage des chèvres et à la fabrication des fromages ; il vit avec sept autres camarades dans une des cinq maisons, la maison qui est sur place au Grand Réal (où les parents ne vont pas).

Pourquoi serait-il contraint de combler un rêve de sa mère s’il est ailleurs d’elle et qu’il peut construire de proche en proche la location de sa propre maison et s’il n’a plus à soutenir la puissance sans limite du domaine (du Grand Réal) dont elle et lui seraient le maître ?

Je vais alors plusieurs fois à la cabine téléphonique sur route, au rendez-vous des logiques inéluctables...

- D’abord, pour téléphoner à une de ses sœurs et lui demander si pour elle il y a un lien entre leur maison et la coupe des arbres de Bruno :

A huit ans elle lui a fait cadeau à Noël d’une tronçonneuse ! [1]. Elle avait trouvé le moyen de l’occuper en lui donnant le plaisir de débroussailler la colline de la propriété. Mais après elle ne pouvait plus le recevoir chez nous, car il allait camper chez les voisins et de plus en plus loin...

- Ensuite pour téléphoner à une des deux secrétaires du Réal pour lui demander si lors de ses venues pour son travail de gestion elle quitte parfois le bureau :

Oui, peut-être ! Ah oui ! Elle nous demande si on veut des fromages [rires !]...Au début, on était d’accord pour un fromage chacune, mais assez vite... un seul pour les deux, sinon on aurait passé notre temps à manger du fromage de chèvre !

- Et enfin au moniteur de l’atelier chèvrerie-fromagerie qui, en son temps, était le responsable de Réal-bois (l’entreprise de coupe de bois qui n’avait pu continuer ses activités à cause de résultats économiques négatifs) et qui, à la demande de la présidente, avait pu retrouver du travail comme moniteur et se retrouvait ici « son obligé » [2]

Oui, elle vient acheter régulièrement des fromages ici même... [3]

Bien sûr, je n’ai pas fait de lien entre ses passages ici et les fugues de Bruno... elle veut l’embrasser pour le saluer, mais lui la repousse en lui tendant la main...

Après ces trois coups de fil, de la vie revient...

Après plus de vingt ans qu’il a passés à couper des arbres, de plus en plus d’arbres, de plus en plus loin... j’ai hâte de rentrer et de parler à Bruno à la réunion, d’aménager un dispositif pour qu’il se retrouve chez lui tout en organisant des rencontres avec sa mère à l’extérieur et en sécurité.

Bruno, écoute, je veux te parler d’une espérance. Nous ne savions pas que ta mère n’a pas respecté le contrat, mais maintenant nous avons compris qu’elle allait te voir, puisqu’elle ne pouvait pas te recevoir à sa maison : elle allait souvent te voir à ton travail, ou bien à midi ou à 5 h quand tu passes, malgré l’interdiction, devant les bureaux : c’était donc votre rendez-vous à tous deux ! Et tu allais faire avec une force surhumaine ce qu’elle attendait de toi et encore plus, comme quand tu étais chez elle : couper les arbres ! Maintenant si elle souhaite passer un moment avec toi nous te communiquerons son invitation à ta réunion ; tu pourras l’accepter ou la refuser ; si oui, nous te proposerons de partager avec elle un repas dans un restaurant proche...

A partir de cette réunion les coupes s’arrêtent : des années enfin chez lui et un parmi les autres, jusqu’à cette semaine où je partis en congés huit jours en Sicile.

Il s’en alla à nouveau, et c’est sans doute avec l’énergie du désespoir et le feu d’artifîce de la jouissance que durant deux jours et deux nuits il massacra les jardins de nos proches voisins de la colline Saint-Julien sans qu’on puisse le retrouver pendant tout ce temps dans ce lotissement et le ramener.

Personne n’avait vu sa mère ces jours-là et d’ailleurs chacun se souvenait de l’engagement qu’elle avait pris de ne plus le rencontrer sans accord de la réunion.

Aussi les équipes étaient désillusionnées, démoralisées, et pourtant cette interrogation du côté de l’autre avait apporté une réponse claire ! Et la réalité démentirait cette réponse qui les avait tant aidés ?

Quant à moi, me référant coûte que coûte à la logique de l’autisme, je décidais d’attendre que la mère finisse par m’indiquer elle-même comment elle était venue sans qu’on s’en rende compte et comment elle avait procédé pour rencontrer son fils...

Quelques mois plus tard, au cours d’une de nos réunions habituelles du lundi, elle me demande (je ne l’avais pas informée de cette tragédie) :

— Au fait, tout s’est-il bien passé au Réal pendant votre séjour en Sicile ?
— Je ne pourrai pas mieux dire qu’en vous disant : mais comme vous le savez !
— (en colère) Mais justement si je vous le demande c’est que je ne sais rien ! »
— Logiquement, vous devez savoir...
— C’est qu’il est parti couper ?!
— Eh oui !
— (elle est terriblement abattue) il faut me comprendre quand même ! Je suis sa mère ! Je n’ai pas pu m’empêcher de sortir de la salle et de le retrouver, me doutant qu’il passerait là à 17 h.
— Mais personne n’était au courant que vous étiez ici même...
— Vous n’étiez pas là ... J’en ai profité pour me faire le plaisir d’inviter le Crédit Coopératif chez nous au Réal, pour l’assemblée générale départementale... j’en étais devenue une des administratrices... [4]

... Ainsi une deuxième fois le contrat est renouvelé.

Encore quelques années... août 2002... A la réunion, un éducateur de son foyer (la maison du Réal) :

Bruno, c’est « grandiose » ! Tu es là avec nous, tu es à chaque instant avec nous, tu joues, tu te régales, mais qu’est-ce qui se passe, dis-nous ?

Je demande :

Depuis quand ?

Les éducateurs se concertent :

Depuis le début août !

La monitrice de son atelier :

M. Soleilhet, notre directeur qui est là, tu vois, m’a embauchée en exigeant deux choses : la plus grande propreté possible pour fabriquer les meilleurs fromages et te sortir de ton activité folle de nettoyage... et que tu fasses aussi toi-même les fromages... Tu as lutté pour rester dans tes manies, mais je ne t’ai pas laissé tomber alors que tu m’as mordue plusieurs fois, j’ai couru après toi quand tu t’enfuyais sur la route. Je ne t’ai pas laissé tomber. Et depuis la semaine dernière, quand tes collègues sont partis ramasser les olives à La Jauberte, tu es resté et tu as fait les fromages, du début à la fin. Et tu les as faits très bien !

Il change de figure, d’allure ; il est tout d’un coup normal ! A 42 ans, le voilà enfin qu’il est quelqu’un - c’est lui !

Le directeur-adjoint lui transmet l’invitation de sa mère au restaurant. Bruno sait que j’y serai, et comme personne ne se rappelle que j’y suis, il se tourne vers moi et me fait un clin d’œil !

Au restaurant, je lui demande s’il est d’accord que j’apprenne à sa mère le grand changement intervenu... Il penche la tête vers elle et me fait signe que je peux lui dire, en communiquant ce qu’il veut dire sans le son des mots.

Je raconte les événements dont je viens de parler, et elle se demande bien pourquoi un tel changement a pu survenir ; je lui indique que c’est depuis début août, c’est-à-dire depuis qu’il n’est plus le fils Fabre, parce qu’elle a pris sa retraite à ce moment-là... [5]

Je témoigne aussi qu’il fait maintenant les fromages et qu’il est un excellent assistant pour l’atelier. En effet, sa monitrice n’arrivait pas à remettre le couvercle de verre de l’éclairage des deux néons ; il l’a convaincue qu’il pourrait poser le couvercle sans le casser. Et, en effet, il a trouvé le moyen d’arriver à le fixer en utilisant ses doigts pour repérer l’ancrage hors de vue...

... Comme aussi il a trouvé une vis équivalente pour remplacer la vis manquante de la trayeuse en courant sans rien dire jusqu’à la menuiserie.

Une nouvelle fois, un mois plus tard, nous nous retrouvons au restaurant.

Après une tentative infructueuse datant de plusieurs années. Je me risquai à nouveau à lui proposer de partager le vin : il prit le menu avec un sourire malicieux et de ses deux volets protégea son verre, pendant que j’utilisais alors moi-même cette carte pour avancer masquée la carafe de vin ! Nous avons joué le temps du repas, au lieu de parler de lui…

Le repas terminé, sa mère va régler au comptoir l’addition et nous nous retrouvons à l’attendre dans le hall. Il regarde sa mère qui rédige un chèque, il semble évaluer le temps qui lui sera nécessaire pour ça, et se tourne vers moi, me saisit amicalement l’épaule et me serre la main pour me dire au revoir.

Suffoqué, je me tourne vers mon épouse et je m’écrie :

— Bruno est devenu normal !

Aussitôt, je m’excuse et il me rétorque, avec une mimique parfaitement compréhensible, qu’il me comprend et que ce n’est pas un problème ! Il évalue à nouveau s’il aura le temps… en considérant à nouveau sa mère en train de régler... de se manifester encore...

Il salue alors de même ma femme, en lui saisissant le bras et en lui serrant la main. Elle est livide d’émotion.

Bruno, tu es un homme de 42 ans. [6] [7]

Longo maï !


Post-Scriptum 1

Après l’arrêt des coupes sauvages, la mère me confie :

Un petit détail m’est revenu à propos de cette histoire et qui vous sera certainement très utile de connaître : quand, en quittant mari et enfants, nous sommes partis vivre tous les deux à notre maison dans la forêt de****** en Alsace, il avait trois ans, je me souviens avoir connu de la jouissance quand nous sentions tous les deux l’odeur du bois coupé... Ma passion pour le bûcheronnage me vient d’un oncle forestier en Alsace...

Post-Scriptum 2

Ce travail n’aurait pas été possible sans un autre travail au sujet des relations présidente-directeur, du lien entre les deux personnes, d’un lien en fait qui ne faisait pas entre l’un et l’autre... mais complétude... à soutenir la puissance sans limite du domaine (du Grand Réal ) dont elle, la présidente, et moi, le directeur, seraient le maître ?




Notes :

[1] II n’y a jamais eu de tronçonneuse à la maison. Je ne sais d’ailleurs pas m’en servir... et Bruno avait des jouets comme cadeaux, pas du matériel d’entretien. Mais nous allions toujours ramasser ensemble du bois pour la cheminée comme nous le faisions aussi en Alsace. A l’âge de huit ans Bruno était surtout passionné de démontage et remontage mécanique ; c’est après 11 ans, après son premier séjour chez Deligny qu’il s’est passionné pour les arbres. Puis il a passé un an à bûcheronner chez Deligny où il suivait les activités de coupe de bois qui faisaient vivre la personne avec qui il était. C’est aussi là qu’il a appris, découvert, accepté, qu’on peut manger de tout sans risque, (concrètement sans risque de tomber malade et de mourir par l’eau qui était polluée là-bas), qu’on peut y trouver une satisfaction, et peut-être même du plaisir. Pour Bruno, il y a sans doute un lien entre le bois et le feu qui chauffe, qui réduit en cendres ce qu’on ne veut plus, qui fait fondre le plastique en lui donnant des formes qui faisaient rire Bruno, qui sert à faire cuire les aliments dans la cuisinière, lieu d’où provenaient les bonnes odeurs qui donnaient envie de manger et contre lesquelles Bruno a longtemps lutté. Le bois est donc quelque chose de vital et d’ambigu dans l’expérience de vie de Bruno et aussi quelque chose qui fait référence à son passé, à son enfance faite de lutte désespérée, et donc qui toi est rappelé par moi.

[2] Je pense que cette mention sonne un peu « médiévale » et qu’elle peut choquer car je n’ai jamais eu de relation pratique d’employeur avec le personnel, sauf le jeu auquel obligent les réunions du CE. Je me suis toujours efforcée de ne jamais aller sur leur lieu de travail, que ce soit dans les maisons ou dans les ateliers.

[3] Je n’ai jamais acheté de fromages directement à la chèvrerie quand Bruno était présent au Réal et jamais régulièrement. Par contre je voyais parfois Bruno dans la cour. J’ai toujours été mal à l’aise, ne sachant pas si je pouvais lui dire bonjour ou non, et lui aussi était mal à l’aise. J’ai toujours regretté que l’éducateur présent ne lui dise pas « Va dire bonjour à ta mère », ce qui aurait humanisé la situation. Il faudrait surtout mentionner l’ambiguïté résultant de la présence de ma voiture sur le parking qui « dénonçait » ma présence et faisait que Bruno tournait par là. Je pense, après coup, que c’était une intrusion pour Bruno puisque c’est l’objet qui fait lien avec moi et donc avec son passé. Mais à l’époque on ne mesurait pas l’importance, le poids de cette signification.

[4] Ce n’est pas tout à fait exact, car c’était un repas important, commandé longtemps à l’avance, et je ne suis pas sortie de l’auberge pour ne pas perturber Bruno. C’est le directeur-adjoint qui a fait visiter le Grand Réal aux administrateurs du Crédit Coopératif. C’est ainsi que cela avait été organisé. Puis, en fin d’après-midi au moment du départ, Bruno était dans la cour, autour des voitures. Je pense qu’il est important de dire cela parce que cela montre que les choses sont infiniment plus complexes et qu’on a beau prendre toutes les dispositions possibles, on loupe toujours quelque chose qui aura une portée immense. Tel que vous l’écrivez, c’est trop simple, cela se résume à une transgression quasi organisée alors que c’est l’inverse qui avait été organisé.

[5] Je pense que les choses ont changé bien avant pour Bruno, c’est-à-dire à partir du moment où je n’étais plus présidente et donc où ce lien imaginaire de pouvoir sur l’institution n’avait plus lieu d’être chez le personnel. Les années que j’ai passées dans le bureau froid de la Bourguette à revoir les contrats et les coefficients étaient trois années de travail obscur, et le personnel savait très bien que c’était avec le nouveau président que les choses se passaient, que c’était avec lui que les 35 heures se négocieraient. Cela a libéré Bruno de ce poids de « fils de la patronne ».

[6] Je pense que Bruno souffre de plus en plus de son silence forcé, de sa grande intelligence qu’il ne peut manifester que par un comportement de supériorité, parfois de suffisance. Il doit beaucoup souffrir de la bêtise qui l’entoure et de l’hypocrisie qu’il démasque immédiatement. Par contre, avec moi, il accepte de plus en plus de montrer du plaisir à nos rencontres, accepte les marques de tendresse et même les recherche, pose sa main sur la mienne, s’appuie contre moi. Mais j’ai aussi le sentiment que cela est rendu possible par votre présence car dans l’invasion du passé que je représente inévitablement, vous êtes le garant de son présent, délivré des luttes difficiles.

[7] Dont acte... Néanmoins je ne peux changer ce récit dont j’atteste l’authenticité. G.S.


1er décembre 2014
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